Portrait de l’artiste en détective

Hélène Giannechini

2016







D’abord des problèmes d’investigation et d’élucidation, sur des chemins plein

d’embûches […].

Emmanuel Hocquard, Une grammaire de Tanger.


Que voit-on vraiment ? Comment voit-on ? Jusqu’où peut-on voir ?


Stéphanie Solinas se confronte à ces questions, déployant depuis plusieurs années des investigations minutieuses, construisant des systèmes qui révèlent la complexité de la seule opération de voir. Le parcours de Stéphanie Solinas, formée à la photographie à l’ENS Louis-Lumière et docteure en arts plastiques, témoigne de son intérêt pour la pratique et la théorie de la photographie ; plus encore, pour leur coïncidence.


Ses oeuvres sont autant d’enquêtes pour lesquelles la photographe récolte des traces, interroge des témoins et propose au visiteur, non pas de résoudre une énigme, mais de se tenir simplement au centre de ce faisceau d’indices, dans une pensée de l’image.


Artiste-détective, Stéphanie Solinas arpente le cimetière du Père-Lachaise à la recherche de photographies de défunts dissoutes par le temps, interroge des intercesseurs qui accèdent à des mondes invisibles, part à la recherche de tous les Dominique Lambert de l’annuaire pour nous en livrer le portrait multiple, retrace la destinée inconnue de la Halle Lustucru, mène des entretiens avec des neuroscientifiques et explore les méandres de la cognition humaine, etc.


Alphonse Bertillon, père de l’identité judiciaire est l’une des figures structurantes, de sa démarche ; lui qui, avec son système anthropométrique, a contribué à faire de la photographie le garant de notre vie sociale. Il est désormais impossible de vivre sans image de soi, sans photographie d’identité qui témoigne de notre existence légale, loin des réseaux, de la mise en scène de soi et de l’échange constant qu’ils impliquent. Avec Sans titre (Monsieur Bertillon), Stéphanie Solinas renverse pourtant les rôles : elle applique au criminologue son propre système d’identification et construit son visage comme lui a construit notre identité. Elle interroge ainsi le pouvoir conféré à la photographie, sa prétendue objectivité. Car la représentation est inséparable de sa part d’arbitraire, d’infimes décalages, de transformations que l’artiste s’emploie à révéler.


C’est peut-être parce que quelque chose, toujours, échappe à l’image, que la photographie ne cesse de buter sur la réalité qu’elle veut enclore, que Stéphanie Solinas poursuit sa quête en s’intéressant à l’invisible, à ce qui se dérobe. Paradoxe insensé pour une photographe que de vouloir s’approcher de ce qui se soustrait à la vue. L’artiste insère des cyanotypes dans les anfractuosités rocheuses où logent les elfes des croyances islandaises, filme des séances médiumniques dans lesquelles les morts aimés accompagnent les vivants, interroge la génétique et la conscience qui déterminent aussi, dans l’indiscernable de nos corps, ce que nous sommes. Elle nous propose ainsi de penser le visible et l’invisible comme deux réalités entremêlées et fait place à ce qu’il y a d’immatériel au coeur même du tangible.


Si chacune des créations de Stéphanie Solinas fonctionne de manière autonome, l’on gagne aussi à les penser ensemble, à découvrir la cohérence qui se dégage de leur rapprochement. D’Alphonse Bertillon à l’intelligence artificielle, se dessine la cartographie d’une identité humaine complexe faite de matérialisme et de transcendance. L’oeuvre de Stéphanie Solinas se déploie peu à peu comme un système, un agencement de propositions plastiques qui se répondent et cherchent à rendre compte d’une totalité. Sa démarche entière se présente comme une architecture dense, sensible, une confrontation avec le médium photographique qui déconstruit l’acte de voir, en pointe les limites pour en dégager de nouveaux possibles.