Déserteurs

Marc Lenot

2014

introduction text to Déserteurs-il faut dormir comme un lion/sans fermer les yeux exhibition

13.10 - 30.10.14, Société Française de Photographie, Paris

31.10 - 17.11.14, église Saint-Eustache, Paris

Mois de la Photo 2014

Commissaire: Valérie Fougeirol







Déserteurs, c’est un récit qui se déploie dans Paris, en quatre lieux, en quatre temps.  Suivre le parcours que Stéphanie Solinas nous a tracé, au long de ce Mois de la Photographie, nous amène à découvrir tour à tour quatre facettes de son projet, quatre chapitres de cette œuvre-livre : une table des matières dans la vitrine de la Société Française de Photographie (SFP), un avant-propos in situ en accompagnant l’artiste dans une visite guidée du cimetière du Père-Lachaise, le corps du récit dans l’Eglise Saint-Eustache, et un appendice peuplé d’échos à la Bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou (détails pratiques ci-dessous). Un parcours linéaire, donc, mais qui permet aussi quelques retours en arrière, quelques rappels, le flâneur du Père-Lachaise pouvant revenir à la SFP ou l’auditeur au Centre Pompidou choisissant de dériver ensuite jusqu’à Saint-Eustache.

Le projet dont il s’agit est singulier : arpentant pendant des années les allées du Père-Lachaise, Stéphanie Solinas y a méthodiquement et patiemment relevé, parmi les soixante-dix mille sépultures, celles d’où la photo d'identité du défunt avait disparu ou avait été effacée, gommée par le temps. Elles sont très précisément au nombre de trois cent soixante-dix-neuf : certaines n’ont plus que des traces de plâtre et de colle subsistant après la chute du médaillon photographique ; dans d’autres, sur la photographie restée en place, seule la forme d’un visage subsiste, mais les traits en sont devenus méconnaissables ; d’autres enfin ne sont plus que des formes fantomatiques où seule peut se deviner l'âme du défunt, flottant comme un ectoplasme spirite lumineux.

De chacune de ces tombes orphelines, Stéphanie Solinas a pris une photographie sur laquelle elle a inscrit – mais en braille pour en rendre la lecture moins directe – non point le nom du défunt, mais les coordonnées de son tombeau, longitude et latitude. Accompagnées de représentations visuelles et littéraires funèbres, les photographies, une fois empilées, peuvent aussi former une stèle funéraire.

L’artiste a placé ce projet sous l’égide de trois figures tutélaires, trois « Sentinelles » : Valentin Haüy (1745-1822), premier instituteur des aveugles, Félix Tournachon dit Nadar (1820-1910), photographe portraitiste bien connu, et Alphonse Bertillon (1853-1914), inventeur du signalement anthropométrique et normalisateur de la photographie d’identité, aux origines de l’identification et du fichage.


Ce projet est singulier, d’abord du fait de son protocole sériel : Stéphanie Solinas, zélée jusqu’à l’absurde, a, pendant des mois, opéré un recensement systématique et maniaque, un inventaire exhaustif et méticuleux de ces pierres tombales, puis une codification classifiée, normée, précise, ne laissant rien au hasard ni à l’approximation.

Dans la lignée de ses travaux précédents, la recherche d’une congruence entre identité et image s’est révélée inatteignable, impossible, vaine : le référent visuel n’est plus là, nulle ressemblance spéculaire, nul accès à l’identité visuelle du défunt.

Le lieu aussi contribue à la singularité du projet : au-delà de l’obsession funéraire qui marque les amoureux du Père-Lachaise, nous sommes là dans un endroit à l’intersection de deux systèmes, temporel et spirituel, l’État et l’Église, dont les normes s’y superposent.

Et l’artiste nous invite à raviver la mémoire de ces morts sans visage : chacun peut s'approprier le protocole qui lui est offert, trouver un traducteur de braille, entrer les coordonnées ainsi déchiffrées dans son GPS, et aller sur place découvrir la tombe et l’identité d’un des défunts, pour, en le nommant, l’arracher à l’oubli qui dévore tout ce qui n’a pas d’image, et qui donc « n’a pas été. »

Comme l’écrivait Michel Poivert dans sa présentation de la première exposition des Déserteurs à Marseille en avril 2013 : « Il s'agit encore de mener à bien le décompte des âmes : Déserteurs clôt le cycle infernal de l'identité. Croyant survivre par le jeu de leur portrait photographique scellé au fronton de leur tombe, les défunts sont nombreux à perdre leur ultime visage. L'artiste photographie cette disparition définitive comme une galerie de portraits manquants. »


Tout aussi singulier, le déploiement dans Paris du récit autour de ce projet obéit, lui aussi, à une logique discrète, sous-jacente, mais qui le structure fortement. En effet, Stéphanie Solinas a construit ces expositions autour d’une logique triangulaire, des triangles cartographiques homothétiques, pas tout à fait isocèles, qui relient entre eux des lieux en correspondance : triangle des tombeaux de ses trois « Sentinelles » au Père-Lachaise, triangle de ses « sculptures » installées dans l’Eglise Saint-Eustache, triangle enfin entre le cimetière, la SFP et, par homothétie, un troisième point qui se trouve être la Chapelle de la Sorbonne (et, pour être complet, une sécante de ce triangle parisien joint le Père-Lachaise à Saint-Eustache en passant par le Centre Pompidou). Les coïncidences nées de cet esprit de géométrie évoquent la géodésie, la méridienne des Cassini et la triangulation du territoire, mais aussi tout un jeu de correspondances secrètes et incongrues, comme un code caché à déchiffrer. C’est ainsi que, aux côtés des « Sentinelles », apparaissent deux « Inattendus », le cardinal de Richelieu et Jean de La Fontaine, que l’artiste relie à ces lieux, église présumée de baptême ou d’obsèques, rue homonyme, tombeau vide dans la Chapelle de la Sorbonne ou cénotaphe trompeur au Père-Lachaise : confrontée à ces histoires, elle génère ces géométries cartographiques empreintes d’un certain ésotérisme, mais poétiquement embellies par deux citations, Richelieu prônant la méfiance (« Il faut dormir comme le lion sans fermer les yeux [qu’on doit avoir continuellement ouverts pour prévoir les moindres inconvénients qui peuvent arriver] ») et La Fontaine la sagacité et la prudence (« En toute chose il faut considérer la fin »).


C’est ainsi que procède le talent de Stéphanie Solinas, bâtissant des protocoles obsessionnels de cueillette systématique, glanant des épitaphes et des citations au hasard des cheminements fantasques de sa pensée, jouant des correspondances cachées et des déclinaisons détournées, et questionnant sans relâche le statut de l’image et son rapport à l’identité : après ses travaux précédents, où elle nous confrontait au trop-plein de photographies bertillonnées et à la reconstruction protocolaire du portrait des Dominique Lambert, elle nous met ici face à la non-image, à l’image effacée, et à l’effet tragique de cette disparition sur l’identité.



Déserteurs – il faut dormir comme un lion

Société Française de Photographie, 13 – 30 octobre 2014

Mois de la Photo 2014


Déserteurs –  visite-guidée de l’absence

Cimetière du Père-Lachaise, 19 octobre 2014

Biennale de Belleville 2014


Déserteurs – sans fermer les yeux

Eglise Saint-Eustache, 31 octobre – 17 novembre 2014

Mois de la Photo 2014


Déserteurs – en toute chose il faut considérer la fin

Centre Pompidou, Bibliothèque Kandinsky, 6 novembre 2014

Mois de la Photo 2014